Ils me regardent et je sais à quoi ils pensent. Ils font partie de ces gens qui ont des émotions dans le regard. Moi j’ai juste du mascara et un fard à paupière coordonné à ma robe. Quelque fois, souvent j’aimerais être cette fille qui sourit dans leurs yeux. Cette fille qui n’est jamais sortie du droit chemin, qui suit la route qu’on lui a tracé. Sans broncher, en y croyant vraiment. J’ai longtemps cru que j’aimais alimenter ce doute dans mon esprit, maintenant je sais que le doute m’a mise chaos, sur une voie sans détour possible. Et c’est dur de se réveiller tous les matins en se disant que c’est peut être notre dernier réveil entre ses murs. Avant qu’ils ne découvrent la vérité. Moi et tout ce à quoi je ne crois plus/pas. la vérité tellement abjecte par rapport à leur Vérité. Et je leur en veux. J’aurais préféré naître là bas, dans cette position de femme soumise qui cherche un mari à 20 ans, que dans ma peau, ici avec tout ce que je sais. Je n’appartiendrai jamais à là bas. Là bas. C’est à là bas qu’on pense en croisant ma sale gueule. Là bas qui fait que je hais viscéralement mes traits. Mon visage qui me renvoie à des racines que je rejetterai encore et encore avant que ce soit mon tour. La branche s’est brisée. Ou. Quoi. Comment. Je ne sais pas. Mais je ne suis pas comme eux. J’ai essayé. Et j’essaie encore tous les jours. Et tous les jours, l’échéance de ma grande imposture se rapproche. Et là je n’aurais plus personne.
une main dans la crasse du parquet, l’autre dans celle de la housse 100% coton, je décortique tout ce qui se passe autour de moi, là à 17h assise sur un matelas posé à même le sol. je regarde les murs qui n’ont jamais été peints. je regarde les bouquins par terre, sur les armoires, je lis les titres. les auteurs. et je n’en connais pas un. y’a de quoi me faire ravaler mon air de fille cultivée-alors-que-pasdutout. cette fois ci la bande son passe c’est du ludwig von 88. quand on est arrivé c’était du janis mais machin qui dit “woh on se croirait à woodstock” fait que ce type aux très très bleus nous met des vieilles chansons qui devrait plaire à machin. machin et machine. leur grosse pompes noires, leur maquillage autour des yeux et leurs idées.
sur le mur en face de moi tu peux lire “ne travaillez jamais! nos idées sont dans toutes les têtes!“. et tous autant qu’ils sont travaillent. crachent sur le système libéral et paient leurs bouteilles avec leur carte à puce. ils sont touchants. et on pourrait croire que vraiment ce ne seront jamais des vendus. personne ne les achètera. c’est juste que pour tout le reste il y a eurocard/mastercard. à côté de moi je sens sa retenue. je sens que là malgré le trop plein d’alcool et la fumette, elle attendra que je sois dans l’ascenseur pour faire la seule chose dont elle a envie. et machine en face d’elle. qui me regarde. regarde son jeu d’échec que j’essaie de lui expliquer. et me dit pour la 4ème fois en 2 heures “oh putain je veux pas que mes cheveux virent au rose comme toi.” avec une moue qui mime le dégoût tu sais. wai j’aime pas cette fille. et l’heure n’avance pas. alors j’écoute un peu, je regarde beaucoup. le type aux yeux bleus chargé de la musique à un de ces tee shirt avec eric cartman dessus. et je crois que c’est pour ça que j’ai pas envie de juger l’hygiène de son matelas. un autre type aux yeux bleus répond à la question “alors comment ça se passe?” par “Bah il se passe qu’y'a trop de censures sur internet”. c’est l’appart des mecs aux yeux bleus. et je n’ai qu’une hâte c’est d’aller rejoindre les seuls yeux noirs que je suis capable d’envier.
à côté elle me dit “hey tu te demandes pas ce que tu fous là?”. elle c’était pas dans un sens péjoratif. moi c’était un hochement tête qui gueulait “je me suis jamais sentie aussi peu à ma place.”. quand j’ai finis de faire semblant d’écouter, finis de construire des phrases mentalement, finis d’avoir cette sale impression qui te donne la certitude que tout les branleurs ici se disent “mais merde qu’est ce qu’elle fout là celle là?”. quand j’ai finis. et que je peux enfin partir retrouvé mec-qui-n’est-pas-monmec, tout ce que j’ai en tête c’est la chronologie du mois d’avril dans la tête. avril c’est si loin maintenant. et maintenant toi t’es juste bien avec eux.
Wai j’ai bientôt finis d’écrire sur des trucs passés. mais tellement passés.

le décor c’est une cafétéria en extérieur. avec beaucoup de bruit. des gens qui parlent trop fort, des films sur grand écran pour divertir le client, et les vagues toujours plus fortes, qu’on entend malgré tout ce bordel de brouhaha. en face de moi une fille au sourire refait, ses dents ont arrêtés de se livrer une guerre sans merci alors cette fille n’arrête pas de sourire. comme si le fait que ses dents aient la même couleur que son thé ne comptait plus. comme si ce n’était pas grave de creuser ses rides du bonheur si jeune. cette fille elle parle et parle et parle. sans marquer de temps d’arrêt suffisamment long pour que mon cerveau puisse le retranscrire en virgule. moi j’ai les yeux perdus sur les villas face à moi et donc derrière elle. ces villas qui ont vue sur la mer mais qui sont obligées de vivre cloitrées avec de l’air artificiel à cause de ce bordel de cafétéria qui passe des films en boucle. histoire qu’on consomme plusse et qu’on reste plus longtemps. et donc la fille qui se trouve vraiment face à moi, elle me raconte à quel point c’est magique d’être fiancée. cette fille aura 20 ans en octobre et sa principale occupation est de préparer son mariage pour dans un an. cette fille représente juste la norme absolue là où je me trouve. parce que passé les 26 ans, t’es juste une vieille fille qui est obligé d’épouser un veuf. parce qu’il est déjà trop tard. c’est comme ça là bas. alors moi je suis obligée de hocher la tête quand elle me dit c’est pas merveilleux ça de l’avoir trouvé sans même le chercher! et après ça je dois sourire poliment quand elle me regarde l’air compatissant en me disant tu verras, arrête de chercher et tu trouveras. cette fille à la dentition couleur thé fait de moi la vieille fille de la famille. elles sont absolument toutes mariées. et moi je me retrouve avec mes 19 ans sur les bras, à les écouter prier le bon dieu que je trouve un fiancé à mon tour. que je puisse me marier avant mes 26 ans. avant la péremption de ma carte 12-25 ans. et là toujours assise dans une cafétéria trop bruyante, quand j’essaie de changer de sujet, la fille trouve le moyen de mettre en rapport mes conneries à son mec. monmecmonmecmonmec. tu sais ces filles qu’ont l’air complètement épanouie et qui ne parle que du type qui les bipe pour qu’elle les rappelle. et bah cette fille s’en est. alors moi j’ai bu ma bière immonde sans alcool en faisant semblant de l’écouter. et j’en ai commandé six autres, dans l’espoir d’être soulée.
la prochaine fois je ferai semblant d’avoir un vrai copain. mieux je ferai semblant d’avoir envie de me marier.

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